[Dossier Organisation du travail] Le point de vue de deux expertes

Publié le 27/06/2020

La crise nous montre à quel point il est urgent de revoir les choix économiques et sociaux de ces dernières décennies, afin de laisser plus de place à la résilience productive des territoires et à l’intelligence collective des individus. Entretiens.

Salima Benhamou
économiste à France Stratégie

“Cette crise nous invite à réinterroger notre manière de travailler”

Salima BenhamouDRVous dites dans vos récents travaux qu’il va falloir s’adapter à un environnement de plus en plus complexe et imprévisible… La période que nous vivons en est l’illustration parfaite. Quelles sont les organisations du travail qui permettraient de mieux s’adapter à la complexité croissante ?

Les entreprises qui s’adaptent mieux que d’autres sont celles qui ont adopté des organisations du travail qui favorisent un haut niveau de coopération, d’autonomie et d’apprentissage continu de tous ses membres. Toute leur stratégie est fondée sur l’optimisation du savoir et des connaissances pour composer avec un environnement très instable. Ce type d’organisation du travail s’inspire du modèle apprenant, qui développe l’apprentissage en continu à tous les niveaux en le fondant sur la résolution de problèmes complexes, l’expérimentation et le travail collectif.

Que nous apprend la crise actuelle ?

Cette crise nous invite à réinterroger notre manière de travailler, d’apprendre ensemble (de nos succès comme de nos erreurs) et notre capacité à se remettre en question en sortant des règles préétablies.

Le monde de demain exigera des organisations capables d’anticiper les changements, même brutaux, pour rester performantes, voire à prendre les devants. Cette crise montre à quel point certains modèles d’organisation sont inadaptés à ce type de défis.

C’est le cas du modèle de lean management qui continue à progresser en France, alors qu’il a montré ses limites dans de nombreux secteurs, en matière d’innovations, de rupture et de conditions de travail. Les freins au développement d’organisations apprenantes ne sont pas uniquement liés à la culture managériale, encore très verticale en France, mais aussi au système de formation initiale et continue qui valorise une conception « étroite » de l’expertise en milieu professionnel, qui cloisonne les métiers entre eux et qui n’exploite pas tous les types de savoirs et de compétences.

cnillus@cfdt.fr   

©DR 

Élisabeth Laville
Cofondatrice du cabinet de conseil Utopies.

“Développer des solutions locales”

21 ELaville2017 PZamora3lightComment voyez-vous cet engagement de la part des entreprises : une réponse conjoncturelle ou un tournant dans leur attitude vis-à-vis de leur environnement ?

Il faut distinguer plusieurs niveaux d’engagement. Le premier, qui est celui que nous avons pu observer dès le début de la pandémie, d’un mouvement de solidarité, sous l’effet du choc, dans l’urgence. On peut le saluer car on sait que ces moments de crise génèrent aussi de l’incertitude, de la peur, la tentation du « moi d’abord » dans les entreprises comme chez les individus. Ensuite, il y a un second niveau, que j’appelle la « résilience productive ». C’est-à-dire la capacité d’un territoire à se mettre rapidement à produire localement, efficacement et en quantité suffisante quoi que ce soit, quand un bien vient à manquer. C’est ce qu’on a vu avec les masques, le gel, etc. C’est très certainement dans ces initiatives que l’on pourrait ou devrait trouver des éléments à pérenniser.

Quelles sont les conditions pour que cette « résilience productive » fonctionne ?

C’est un peu comme dans la nature : les écosystèmes sont résilients quand ils sont très denses, très diversifiés. À l’échelle d’un territoire, cela suppose d’avoir un tissu économique local composé de PME denses et dynamiques, avec également un bon niveau de coopération et de communication entre les acteurs. C’est fascinant d’ailleurs de voir l’intensification des partenariats pendant cette période ! On a vu des alliances inattendues, comme pour la filière du cognac qui s’est mise à produire du gel.

Ils avaient la matière première mais pas le savoir-faire. Pour cela, ils se sont rapprochés d’un laboratoire pharmaceutique et d’un embouteilleur de vin pour la mise en bouteilles. Et ça marche ! Penser cette capacité des territoires à rebondir permet aussi de dépasser le débat un peu stérile, mais qui revient en force, sur « relocalisation versus mondialisation ». Il n’est pas question de prôner l’autosuffisance, le retour à l’autarcie. Ce n’est ni réaliste ni souhaitable. Mais de développer des solutions locales, pour accroître l’autonomie.

epirat@cfdt.fr

©Photo Philippe Zamora