[Entretien] Michel Wieviorka: “L’image que nous avons de la société se transforme sous nos yeux ”

Publié le 09/05/2020

Travail, économie, société, la crise que nous traversons bouleverse notre quotidien et interroge notre futur. Michel Wieviorka est sociologue, il a publié Pour une démocratie de combat, aux éditions Robert Laffont, mars  2020. Il nous livre son analyse de la situation.

Le monde du travail est-il en train de changer sous l’effet de la crise sanitaire ?

 Ce que nous voyons se produire est de première importance. L’image que nous avons de la société est en train de se transformer. Ceux qui ont commencé à la faire évoluer, ce sont les gilets jaunes. Ce n’est pas un hasard si ce sont à certains égards les mêmes dont on parle maintenant comme des héros.

La caissière de supermarché ou l’aide à domicile étaient au cœur de ce mouvement. Ce sont des personnes qui ont un emploi, un très bas salaire, un travail qui exige une présence physique et que l’on ne peut pas assurer en télétravail. À l’évidence, on prend conscience de leur importance dans la société.

Les soignants sont particulièrement mis en lumière, à juste titre…

 La crise sanitaire révèle à quel point les personnels de santé s’identifient au bien commun. Leurs mobilisations passées avaient déjà toute la sympathie de la population, mais ce qui s’exprime aujourd’hui, c’est une énorme admiration, à mon sens parfaitement fondée, pour toutes les professions de santé, dans le public comme dans le privé, en médecine libérale comme en médecine hospitalière, dans la recherche comme dans la pratique médicale. Cette reconnaissance devra amener des politiques publiques fortes. Ce sont des professionnels qualifiés, parfois de très haut niveau.

Quel sera l’impact de la crise économique sur la société ?

 Il va y avoir des faillites très nombreuses, des difficultés économiques que l’on voit déjà mais qui vont s’accentuer. On va s’apercevoir aussi qu’il existe un immense tissu d’autoentrepreneurs, de travailleurs indépendants qui ne sont pas des gens qui roulent sur l’or. Si on les laisse sombrer, le pays va s’affaisser également. Quand on parle d’emploi, on a en tête l’image d’entreprises d’une certaine taille, cela aussi est en train de changer. Nous aurons un regard différent sur le monde. Je pense que le néolibéralisme ne se remettra pas idéologiquement de cette crise. Il ne va pas s’effondrer mais il ne fera plus l’objet d’une forme de passivité politique.

“Il faut apprendre à conjuguer l’écologique et le social”

Comment ce changement d’orientation peut-il se traduire ?

 Les idées ne manquent pas. Il suffit de prendre la charte signée par la CFDT avec plus de soixante associations [le Pacte du pouvoirde vivre] pour voir à peu près où il faut aller ! Il faut apprendre à conjuguer l’écologique et le social. Nous allons avoir un foisonnement d’analyses, un flot d’idées et de propositions. Le problème ne sera pas là mais dans le danger de manquer d’acteurs, notamment politiques, pour débattre de tout cela et porter les attentes qui proviennent de la société. Après les trois années de présidence d’Emmanuel Macron, on peut s’interroger sur sa capacité à incarner un changement de cap radical, pour une véritable relance de notre vie collective. Si je regarde à gauche, qui est ma famille politique, je ne vois pas grand-chose, si ce n’est le socialisme municipal des élus locaux. En politique, la lueur d’espoir, ce seraient les écologistes, dans la mesure où ils seront capables de se transformer, un peu à l’image des écologistes allemands.

Dans l’immédiat, n’y a-t-il pas un risque de voir les fractures sociales s’aggraver ?

 Il y a un risque, mais il y a aussi une chance. Il n’y a rien de pire que des problèmes sociaux non traités. Les problèmes sont massifs, bien réels et ils vont être de plus en plus cruciaux. On ne pourra pas faire comme s’ils n’existaient pas. Si l’on se retrouve avec des marches de la faim, des gestes de désespoir et des conduites de haine, ce serait un échec total. Le rôle des acteurs politiques, des parlementaires notamment, redeviendra-t-il primordial pour pointer les problèmes sociaux et les transformer en action ? Autrement dit, est-ce que notre société est capable à travers son système politique de transformer la crise en débats et conflits institutionnalisés qui éviteront la violence, la haine, la répression ?

De nombreuses initiatives de solidarité voient le jour, n’est-ce pas un signe encourageant ?

 Oui, il y a incontestablement de la solidarité dans la société. Il faut des choses qui viennent d’en bas, de la société civile, mais il faut aussi des acteurs qui structurent, qui fabriquent des doctrines, des programmes, de grandes visions, de l’organisation, et qu’ensuite le haut et le bas puissent se rencontrer. On en est encore loin. La CFDT peut d’ailleurs être un opérateur, un des lieux par où transitent les attentes populaires, mises ensuite en discussion avec des acteurs politiques et avec le gouvernement. 

Propos recueillis par mneltchaninoff@cfdt.fr

©Olivier Roller/ Divergence