[Dossier e-commerce] Décathlon, à fond la polyvalence

Publié le 04/04/2020

Face au développement de l’e-commerce et à la problématique du dernier kilomètre, l’enseigne cherche à faire évoluer ses pratiques au risque d’ubériser une partie de ses emplois en ayant recours au statut d’autoentrepreneur.

« Il y a une dizaine d’années, la direction m’a demandé de faire de la livraison de produits à domicile. Je louais une voiture et je livrais sur mon temps de travail. Je me suis même esquinté le dos à porter un vélo d’appartement chez un client. L’expérience n’a pas duré. » Ce témoignage d’Aurélie Flisard, aujourd’hui déléguée syndicale CFDT du magasin Décathlon à Dieppe, démontre que l’entreprise* cherche depuis longtemps à résoudre l’équation du dernier kilomètre et de l’impact de l’e-commerce. Pour autant, elle n’a toujours pas trouvé de solution rapide et peu coûteuse.

Bihan Chauvin DR« C’est toujours dans l’air, dénonce Sébastien Chauvin, le délégué syndical central (DSC), [à dr. sur la photo], on en parle. Ça a été évoqué par la direction. On pourrait proposer aux salariés de faire un crochet près de chez eux pour livrer de la marchandise moyennant quelques euros sous statut d’autoentrepreneur. Ou encore de proposer à ces autoentrepreneurs de ne venir au magasin qu’aux heures et jours où on observe une affluence dans leur rayon. Mais rien n’est concret à ce jour. » Interrogés sur ces possibilités, des salariés du magasin de Pontault-Combault (77) répondent individuellement : « Non, ça ne m’intéresserait pas. » Cependant, certains ajoutent : « Si c’est bien cadré, si ça intéresse des salariés qui en ont besoin… Pourquoi pas ? »

Une opportunité manquée

Ce qui paraissait de la science-fiction il y a quelques années est aujourd’hui dans le domaine du probable dans un futur plus ou moins proche. D’autant que Décathlon a déjà ouvert des brèches. Les fiches métiers des salariés ont évolué vers davantage de polyvalence, sans tenir compte de l’avis des organisations syndicales. « La direction a raté une opportunité avec la négociation sur la gestion des emplois et des parcours professionnels [GEPP]. Elle n’avait aucune vision et ne voulait rien dévoiler de ses intentions et sa volonté d’ubériser nos emplois », analyse le DSC.

Résultat : fini les hôtesses de caisse, les vendeurs, les agents de maîtrise, bienvenue aux « animateurs sportifs omnicommerçants » et aux « vendeurs sportifs omnicommerçants », etc. Bref, les salariés sont amenés à tout faire : l’encaissement sur smartphone, la vente et le conseil aux clients, tenir la caisse mais aussi courir avec les clients, envoyer des mailings ou encore animer les réseaux sociaux. Une évolution rendue possible par un taux de rotation important (autour de 20 %), l’âge des salariés (29-30 ans en moyenne) et l’embauche de nombreux sportifs, souvent professeurs dans leur discipline, qui ont un double emploi et sont familiarisés avec le statut d’autoentrepreneur. « C’est une tentative de fusion entre le monde des magasins et le monde des plateformes numériques », analyse Sébastien Chauvin.

Devenir intrapreneur ?

« Tout cela prépare les esprits à d’autres évolutions. La direction instille la notion d’intrapreneur en incitant les salariés à gérer leur rayon comme s’il s’agissait de leur propre boutique », explique Guilain Bihan, délégué syndical CFDT-Île-de-France [à g. sur la photo ci-dessus]. Dans des magasins de la région parisienne, des cordeurs de raquettes de tennis au statut d’autoentrepreneur, pour certains anciens salariés chez Décathlon, passent chaque semaine pour prendre les raquettes et les corder en dehors de la surface de vente. Payés à la raquette, ils n’ont plus de contact avec les clients. « Pour les salariés des rayons concernés, l’idée est de remplacer cette partie de leur boulot par d’autres tâches à plus forte valeur ajoutée selon la direction. Pour certains salariés, c’est une perte de sens qui déprécie la qualité de leur travail. Mais pour l’entreprise, pas de doute, cela représente des gains en rentabilité par rapport à l’embauche d’un salarié », explique Guilain.          

* Décathlon fait partie du groupe Mulliez (Auchan, Saint-Maclou, Kiabi, Cultura, etc.). L’entreprise compte 12 000 salariés répartis dans 315 magasins.

dblain@cfdt.fr

©Lydie Lecarpentier-REA/ DR