Retraites : “Aucun effort ne peut se concevoir sans justice sociale”

Publié le 21/04/2020

Percutée par la crise sanitaire, la réforme des retraites n’est officiellement que suspendue mais bien peu de monde imagine qu’elle pourra se poursuivre en l’état dans un avenir proche. Le point avec Frédéric Sève, secrétaire national de la CFDT.

Dès le 16 mars dernier, Emmanuel Macron a annoncé la « suspension » de toutes les réformes en cours, « à commencer par la réforme des retraites ». Avec le prolongement du confinement, peut-on affirmer que cette réforme ne verra pas le jour pendant le quinquennat ?

Je crois que l’exécutif a le souci de ne pas compliquer une sortie de crise qui sera délicate politiquement, économiquement et socialement. Il est vrai qu’il s’était malheureusement ingénié à rendre clivante et impopulaire une réforme qui aurait pu – qui aurait dû – être porteuse de progrès social, et donc fédérer plutôt que diviser. Maintenant, on verra bien ce qui sera proposé. Pour l’instant, on se concentre sur la crise sanitaire et ses conséquences.

La CFDT en a-t-elle discuté avec l’exécutif ?

Nous n’avons pas eu de contact spécifiquement sur le sujet de la réforme des retraites mais nous partageons l’idée que l’urgence n’est clairement pas là aujourd’hui. Cela dit, nous restons toujours convaincus qu’un système de retraite est plus solide quand il est universel que lorsqu’il est éclaté en régimes séparés, notamment lorsqu’il s’agit de mobiliser les réserves des régimes en vue de surmonter un choc économique. La crise actuelle et surtout ses conséquences économiques vont impacter les régimes de retraite. Il serait plus sage de trouver le moyen de faire face en commun plutôt que de jouer le chacun pour soi.

N’y a-t-il pas un risque que le gouvernement renonce aux aspects les plus ambitieux de la réforme comme la création d’un régime unique pour l’ensemble des travailleurs, mais persévère sur le volet financement alors même qu’il s’agissait du point qui faisait le plus polémique ?

C’est clairement le risque principal. La CFDT le réaffirme : aucun effort ne peut se concevoir sans justice sociale – et d’ailleurs aucun effort n’est en soi incompatible avec le progrès social. Comme le système de retraite prélève beaucoup d’argent, il est très tentant de vouloir faire des économies dans ce domaine, y compris pour financer des déficits relatifs aux autres branches de la Sécurité sociale, qui sont elles aussi mises à rude épreuve par l’actuelle pandémie. Mais selon nous, le système de retraite doit aussi et d’abord être le moyen de générer plus de justice sociale, de créer des droits nouveaux, de mieux vivre. C’est également le moyen d’affirmer des valeurs : la solidarité, le droit au temps libre, le droit de choisir sa carrière et d’organiser sa vie. De tout cela nous aurons un grand besoin au sortir de la crise.

Avec la crise économique qui s’annonce, la pression visant à faire des économies sur les dépenses de protection sociale dans quelques mois va être très forte. Les retraites peuvent-elles devenir une variable d’ajustement ?

La pandémie nous a montré à quel point le travail dans nos services publics constitue une richesse. Elle nous a plus globalement interpellés sur nos valeurs et sur l’importance que nous donnons à la vie, à la vie en bonne santé, à la vie en commun. Après la crise, nous aurons à réfléchir collectivement à ce que seront nos priorités et à la façon de les financer. La CFDT n’y est pas hostile, et même l’appelle de ses vœux. Cela dit, il serait illusoire de croire qu’une réforme paramétrique des retraites puisse être une solution. Ne serait-ce que parce que les besoins de financement au sortir de la crise seront assez urgents et que les mesures d’âge que certains imaginent déjà ne produisent pas d’effets financiers à court terme – surtout en période de fort chômage.

Alors que la CFDT défend depuis des années une réforme systémique des retraites, faut-il remettre l’ouvrage sur le métier ?

La CFDT a toujours œuvré pour le rapprochement des régimes de retraite. Elle l’a montré notamment dans le cadre de la retraite complémentaire. C’est le sens de l’histoire et c’est aussi ce que souhaitent la majorité des Français. La CFDT continuera de porter ce chantier de justice.

Propos recueillis par jcitron@cfdt.fr