[Entretien] Nicolas Mathieu : “Où les gens ne voient qu’en noir et blanc, je veux montrer le gris”

Publié le 14/10/2019

Révélation littéraire de ces dernières années, Nicolas Mathieu apporte un souffle nouveau au roman social. Dans Leurs enfants après eux, prix Goncourt 2018, il dépeint avec subtilité un monde qui disparaît, celui de la Lorraine postindustrielle. Et dresse le portrait d’une génération tiraillée entre l’ennui et l’espoir. Rencontre.

Comment est née l’idée de ce livre ?

Je voulais écrire un roman qui raconte le destin d’un adolescent dans un espace en mutation. Un monde emblématique, où la jeunesse n’a comme perspectives qu’un horizon limité. Un endroit où des gamins sont pris au piège de l’inertie, prisonniers d’un lieu où il ne se passe pas grand-chose, avec la pesanteur de l’été. Pendant mon adolescence je me suis ennuyé comme un rat. À Épinal, les étés étaient à la fois trop courts, parce qu’on n’avait pas envie de retourner au bahut, mais aussi trop longs, parce qu’on n’avait rien à y faire. Ce livre, c’est le rapport de l’adolescent à la vie. On était mal dans nos baskets, on fumait, on se prenait des râteaux, il faisait trop chaud, trop froid, on manquait d’argent. En grandissant, on veut fuir ce quotidien. On ne veut pas reproduire la vie de nos parents, parce qu’on les a vus ramer.

Int art Nicolas Mathieu cyrilbadetCette jeunesse est donc aussi un peu la vôtre ?

J’essaye de parler de ce que je connais. J’ai grandi dans les Vosges, à Épinal. Un territoire qui n’a pas été épargné par les crises. Et le roman se déroule au début des années 90, une période qui coïncide avec mon adolescence et la fin d’une forme d’engagement collectif. Entre 1968 et la fin des années 80, la jeunesse était bouillonnante, politisée. Avec la chute du mur de Berlin, en 1989, j’ai observé une baisse de l’engagement. Passé cet événement, la révolte s’est transformée en malaise. Chacun essayant de tirer son épingle du jeu et de faire en sorte de s’en sortir le mieux possible.

Ce lieu emblématique, vous l’avez trouvé en Lorraine, dans la vallée de la Fensch et ses hauts-fourneaux…

Je voulais comme cadre un monde postindustriel. Il me fallait un territoire imprégné par son histoire, une terre
où les marques d’un glorieux passé étaient encore visibles. Et ses stigmates aussi. Ça aurait pu se passer dans
le sud de la France, dans les corons, en Angleterre ou en Belgique.
Les lieux qui ont connu une prospérité économique forte, avant de subir les effets de la mondialisation de plein fouet, sont nombreux ! Quand je suis arrivé à Hayange, sous mes yeux, j’avais tout. Une ville, éteinte. Un haut-fourneau, éteint. Une route qui part vers le Luxembourg. La statue d’une Vierge qui surplombe la vallée. Elle évoquait le paternalisme du patronat. Une fois que j’avais ce décor, écrire devenait possible. Ma rencontre avec cette terre est un heureux hasard.

On vous sent révolté, sans pour autant porter de jugement de valeur. Êtes-vous résigné ? Vous ne croyez plus à l’engagement collectif ?

Il y a de l’espoir, mais pour certains citoyens l’horizon n’est pas dégagé ! Les inégalités géographiques, économiques ou sociales croissent depuis des décennies. Ceux qui viennent de milieux défavorisés, ceux qui ne sont pas du « bon endroit »… Naître dans le 16arrondissement de Paris ou à Hayange crée une inégalité flagrante. Il n’y a plus le sentiment d’un destin commun, plus de solidarité qui organise des modes de vie et qui permette de créer des rapports de force. Tout ça a été atomisé ! Mais ma critique ne porte pas sur les individus, elle porte sur les évolutions historiques. Heureusement, ce n’est pas inéluctable ! C’est l’échelle qui n’est plus la même. Tout ce qui est désirable politiquement se produira à l’échelle micro et dans l’expérimentation de modèles alternatifs.

"j’ai vu que ceux qui maîtrisaient le droit avaient le pouvoir de faire bouger les lignes."

Vous êtes d’ailleurs assez critique envers l’idée du dialogue social.

Nicolas Mathieu cyrilbadetJ’ai un rapport ambivalent. Je me souviens de mon père, ascensoriste et militant CFDT pendant vingt-cinq ans. Il jubilait dès qu’il tenait tête au patron. Mais j’ai aussi une expérience des comités d’entreprise. J’y ai passé des centaines d’heures, à rédiger des procès-verbaux. Lors de la crise des subprimes [emprunts toxiques], en 2008, je bossais pour un prestataire qui fournissait un service de rédaction de PV à des CE. J’ai compris qu’il était difficile pour les syndicats de lutter, à armes égales, avec le patronat. C’est aussi là que j’ai vu que ceux qui maîtrisaient le droit avaient le pouvoir de faire bouger les lignes.

J’ai vu la fierté de certains syndicalistes à obtenir des résultats. J’ai aussi vu un manager sous pression pleurer, simplement parce qu’il n’était que la courroie de transmission d’un ordre à exécuter. Impuissant. J’ai vu l’économie passer à travers les corps et envahir les esprits. Cela peut être très violent. Mais pour que les choses changent vraiment, il faut renverser le rapport de force !

 

"Nous sommes passés d’une classe ouvrière solidaire à un salariat isolé, plus difficile à défendre et à mobiliser."

L’essence même du syndicalisme ?

Mais les Français se détournent des syndicats ! Avec les journalistes et les hommes politiques, ce sont les corps intermédiaires les plus honnis. Un syndicat doit produire du rapport de force dans l’entreprise. Il doit empêcher les logiques de rentabilité, de profitabilité à court terme. Un syndicat ne doit pas coopérer pour produire des solutions ou des équilibres temporaires. Un reproche que je fais parfois à la CFDT.

Mais j’ai aussi conscience qu’il y a de multiples façons de faire du syndicalisme. Et que le syndicalisme se joue au plus près des réalités économiques. Il n’empêche, je considère que le syndicalisme français souffre de lacunes : il est trop peu représentatif et trop divisé. Et puis, nous sommes passés d’une classe ouvrière solidaire à un salariat isolé, plus difficile à défendre et à mobiliser. On le voit bien, en ce moment, il y a une vraie colère qui s’exprime.

Vous faites référence aux gilets jaunes ?

Oui. Avec ce mouvement, les gens semblent prêts à se réengager. Mais en dehors des corps intermédiaires. Les petits salariés, les ouvriers dénoncent un pouvoir qui ne les représente plus, qui ne défend pas leurs intérêts.
Il y a une grande joie à se retrouver sur les ronds-points. La question brûlante, c’est comment l’offre politique va répondre aux peurs qui se sont exprimées ? Je rêve d’une offre de gauche qui fasse fructifier tout ça. Nous en sommes très loin. Pour l’instant, et c’est inquiétant, cette rage nourrit les populismes et l’extrême droite.

Le nationalisme et les angoisses identitaires sont largement évoqués dans vos écrits.

C’est un bruit de fond permanent. Je ne voulais pas faire de la dénonciation à coups de morale simple et simpliste. Je voulais que mes personnages soient traversés par des sentiments ambivalents. Je voulais que ce soit de braves types, des citoyens lambda. Parce que c’est comme ça dans la réalité. Les classes populaires ont besoin de protection, parce qu’elles ont des inquiétudes légitimes. Elles se sentent menacées. Quand vous habitez quelque part, que votre environnement se transforme, parfois brutalement, il faut du temps pour l’accepter. L’État et les politiques publiques doivent prendre en compte cette réalité.

C’est un des messages que vous essayez de faire passer ?

À plusieurs reprises je suis allé faire un tour dans les bars de la vallée de la Fensch. J’ai fait des rencontres,
j’y ai trouvé de l’inspiration, des visages, des dialogues. J’ai aussi bu quelques canons. À Hayange, un habitué m’a alpagué. Spontanément, il m’a dit : « Ici, c’est mort, il n’y a rien. » Et il a parlé. Longtemps. Il aimait sa ville. Il avait beaucoup de choses à en dire. Et chacun aurait pu s’identifier à son propos. Moi, par exemple, j’ai détesté grandir à Épinal. J’ai souffert de l’esprit étriqué des gens et de l’absence d’opportunité. Pourtant, quand je retourne là-bas, je sais que c’est chez moi. L’odeur, le manque de lumière, les façades ternes…

Tout ce que j’ai détesté pendant des années, eh bien, aujourd’hui, je l’ai dans la peau. Mon métier, c’est de montrer cette ambivalence. Là où tout le monde ne voit que du noir ou du blanc, je veux montrer le gris. Certains sujets ne doivent pas être traités par le seul prisme de la morale. Encore moins avec des jugements qui vont du haut vers le bas. Dans les Vosges, en Lorraine ou n’importe où en France, les gens veulent raconter leur histoire. Il y a une génération qui a été sacrifiée dans la France postindustrielle. Et une qui essaye de s’en sortir. Toutes les deux ont un point commun : elles veulent qu’on leur donne la parole.

Propos recueillis par glefevre@cfdt.fr