[Entretien] Kheiron : esprit libre

Publié le 18/09/2020

Humoriste, acteur, scénariste, réalisateur : Kheiron multiplie les casquettes. Né à Téhéran (Iran) au début des années 80, l’artiste revendique sa liberté d’expression et affiche clairement son ambition : rire de tout, avec tout le monde. Sur scène, dans son spectacle On n’éteindra pas la lumière ou à l’écran, avec son dernier film, Brutus vs César, il n’affiche aucun tabou. Rencontre.

Alors que le monde du spectacle a été mis à l’arrêt et reste impacté par la crise sanitaire, comment vivez-vous cette période ?

Je dirais comme la majorité des gens. Nous n’avons pas le choix.
Il faut avancer et rester dans le positif. Ça ne sert à rien de ruminer. J’ai profité du confinement pour écrire un nouveau film. Il faut mettre son énergie dans des choses que l’on peut faire bouger ! J’ai toujours fonctionné comme ça. C’est dans ma nature. J’ai été éduqué comme ça. J’ai la chance de venir de loin et de pouvoir prendre du recul. Je me vois comme un gars libre qui a tout fait pour être libre et qui veut continuer à kiffer au maximum parce qu’il sait qu’il va mourir, qui ne sait pas quand, qui ne croit pas en la résurrection, ni au paradis ni à l’enfer. Je pense que tout se joue maintenant. Je veux perdre le moins de temps dans ma vie. Le temps, c’est ce que nous avons de plus précieux et c’est ce qu’on ne nous remboursera jamais. Les amis, l’argent, les passions, ça va et ça vient, c’est éphémère, ça évolue et ça fluctue.

Je ne viens pas de France. On me l’a souvent fait comprendre ; pourtant, c’est ici que j’ai grandi, que j’habite, que je paye mes impôts. Je chéris la langue française plus que tout. 

Vous faites référence à votre histoire familiale ? [Ses parents ont fui l’Iran. Ils se sont opposés au régime du shah, puis à celui de l’ayatollah Khomeiny.]

Le parcours de mes parents m’a beaucoup appris par rapport à la résilience, au lâcher-prise. Parce que mon père a refusé de renier ses idées, il a été arrêté lorsqu’il avait 22 ans et a passé huit ans en prison. Mes parents ont tout quitté et tout recommencé à zéro, en France. Le diplôme de droit de mon père n’a pas été validé. Il a donc repris les cours à la Sorbonne, le matin. L’après-midi, il prenait des cours de français. Après, il allait bosser comme veilleur de nuit. Il habitait Paris. Pendant ce temps-là, avec ma mère, nous vivions dans un foyer, à Villeurbanne. Il nous envoyait de l’argent, jusqu’à ce qu’on ait enfin pu s’installer ensemble, à Stains (93).

Ma mère a été aide-soignante à domicile, elle a tenu un camion qui vendait des burgers… Ils ont enchaîné des petits boulots. Très vite, ils se sont investis dans la vie associative locale, ils n’ont pas pu renier qui ils étaient. Leur parcours est inspirant à tous les niveaux. C’est pour ça qu’aujourd’hui je savoure l’assise et la stabilité que j’ai dans la vie. C’est aussi pour cette raison que je tiens à ma liberté d’expression.

Religion, sexisme, communautarisme… dans vos spectacles, vous n’éludez aucun sujet, au nom de la liberté d’expression, justement ?

Bien sûr. C’est ce qu’il y a de plus important. Un monde idéal, c’est un monde dans lequel on est tous différents, mais dans lequel on respecte ces différences. On n’a pas à être les mêmes. Il faut juste accepter la différence de l’autre. J’ai la volonté que l’on puisse rire tous ensemble de nos différences. Sur scène, je suis toujours dans la bienveillance, je peux me permettre de charger les gens, je ne fais pas de quota. Il y a des soirs, ça va être telle ou telle communauté ou telle ethnie. Mais il n’y a pas de méchanceté ni de message politique.

On ne se rend pas compte des valeurs éducatives de l’humour. Une société qui rigole ensemble est une société saine.

Vous ne vous censurez jamais ?

Non. Je n’ai pas de tabou. Quand tu as un tabou, tu es prisonnier de ce sujet-là. Il faut réussir à rire de tout, parce que ça te rend libre. J’aime dire ce que je pense. Je ne suis pas enfermé dans une situation. Quand ton père te raconte pourquoi il a passé huit ans en prison, tu vois les choses différemment. Tu ne veux pas te taire. Ceux qui sont dans la censure sont les gens qui veulent exister médiatiquement, qui s’indignent pour un oui ou pour un non.

On peut donc rire de tout ?

Ça dépend avec qui. Un inconnu qui vient et qui se permet d’entrer dans ta zone de souffrance, ça ne passera pas. Tout dépend de qui te fait la blague, du contexte. Les personnes qui vivent
des drames ont de l’humour, elles savent à quel point c’est salvateur. L’humour est une arme sous-cotée !

C’est-à-dire ?

Quand tu fais rire quelqu’un, tu le désarmes, tu crées une connexion avec lui, tu instaures un dialogue, il y a un pont, une passerelle entre vous. Ça crée de l’empathie. C’est ce qui manque cruellement à notre société. On peut être en désaccord dans la vie sur des sujets, ce n’est pas grave. Au moins, il y a un dialogue. Cela crée du respect entre les interlocuteurs. Quand il n’y a pas ce pont, ce liant, ça crée inévitablement des tensions. Chacun est persuadé d’avoir raison, alors qu’il suffirait d’écouter ce que l’autre a à dire. L’humour dédramatise tout. Il faudrait l’enseigner à l’école !
On ne se rend pas compte des valeurs éducatives de l’humour. Une société qui rigole ensemble est une société saine.

Kheiron2 © cyrilbadet

L’humour est un outil que vous avez pu mettre à profit lorsque vous étiez éducateur
à Pierrefitte (93) ?

Travailler avec les enfants est une expérience enrichissante. C’est une chance que j’ai eue. Les gamins sont une source d’information et de rire, de moments touchants et de souvenirs inoubliables.
C’est une des meilleures parties de ma vie. J’ai beaucoup appris à leur contact. C’étaient des enfants en difficulté, qui ne lâchaient rien. Il fallait les observer, comprendre leur histoire, capter des trucs avec leur comportement. Quelle satisfaction quand tu arrives à apporter ta pierre à l’édifice et faire en sorte que ça change. On parlait de tout et de rien. Je me suis inspiré de Bernard Defrance, qui a été mon prof de philo à Stains. Les élèves se foutaient un peu de lui puis, un jour, on le voit à la télé.
On comprend qu’il est coté, on lui demande ce qu’il fait là. Sur le ton de la plaisanterie, il a répondu : « C’est là où je dois être. Vous êtes les pires élèves, il vous faut les meilleurs profs » [rires]. Il ne nous parlait pas de Socrate ou de Platon. Il nous a appris comment penser, pas quoi penser. Il nous a fourni la mécanique pour réfléchir, pour nous faire une opinion. C’est ce que j’ai voulu reproduire avec les gamins. On parlait de plein de trucs, mais ce n’était jamais des leçons. Je les laissais s’exprimer, donner leur avis, avec des exemples, des contre-exemples et argumentaires.

Un jour, je lance une discussion autour de l’homosexualité. Un des élèves devient très virulent et balance des insultes. Je calme le truc avec l’humour, on parle. J’arrive à leur faire comprendre que chacun peut disposer librement de son corps. Au final, ils sont plus ou moins d’accord avec ça. C’est une graine qui est plantée. Elle germera peut-être. Des années plus tard, je vois ce gamin devenu grand, à la fin de mon spectacle. Je lui demande ce qu’il devient. Il me raconte son boulot et me dit : « Je voudrais te présenter mon petit ami. » Je n’ai pas les mots pour décrire ce sentiment.

L’humour favorise le vivre-ensemble ?

J’espère. Je prie pour le vivre-ensemble, mais je ne vais pas le revendiquer. Je suis juste un saltimbanque qui fait rire les gens et qui les amuse. J’ai un problème avec tous les drapeaux.
Je ne vois pas la Terre comme quelque chose qui nous appartient. Je trouve que c’est ridicule  de revendiquer un endroit, en disant : « Ça, c’est chez moi. Ça, c’est chez vous. » C’est débile. Je ne viens pas de France. On me l’a souvent fait comprendre ; pourtant, c’est ici que j’ai grandi, que j’habite, que je paye mes impôts. Je chéris la langue française plus que tout. Il faut arrêter avec d’un côté les « Gaulois » et en face les « autres ». Le monde a changé, il est temps que tout le monde s’en rende compte. Cette fierté nationale me dépasse.

Dans votre dernier film, vous mettez cette diversité en avant.

Je trouve sain qu’il y ait de la couleur partout. Ce sont des cultures qui se mélangent et qui s’acceptent comme elles sont. Dans tous mes films, ça part dans tous les sens avec les origines. Mes Gaulois sont à l’image de la France d’aujourd’hui. Ça dérange qui ? Il faut que chacun ait la même chance. C’est bien d’avoir de plus en plus de comédiens de couleur à l’écran, mais il ne faut pas qu’ils soient là seulement parce qu’ils sont noirs. Il faut les choisir parce qu’ils sont bons. Les Noirs, les Blancs, les Arabes… qui tu veux. À la fin, il ne restera que les meilleurs.
La diversité, ça donne plus de choix ! C’est une richesse. Ça nous oblige tous à nous surpasser.

 Propos recueillis par glefevre@cfdt.fr

photos © Cyril Badet