[Entretien] Isabelle Autissier : la bonne vague

Publié le 11/04/2020

La navigatrice, écrivaine et militante est allée jusqu’au bout de son rêve et est devenue la première femme à faire le tour du monde en solitaire, en 1991. Depuis, elle a cumulé exploits en mer et prix littéraires et s’est engagée pour le climat avec une détermination et une énergie infaillibles. Rencontre.

Avaries, tempêtes, démâtage, naufrage, solitude : vous avez surmonté des situations incroyables, vous n’avez jamais eu peur ?

J’ai horreur du risque mais j’aurais été très malheureuse dans un bureau ! Pour affronter des situations compliquées, je me suis donc préparée. La nature est ce qu’elle est, ce n’est pas une déesse qui nous veut du bien ou du mal, c’est de la physique et de la chimie. À nous de nous adapter. J’ai survécu car j’ai suffisamment anticipé, en imaginant des difficultés, beaucoup plus que je n’ai eu à en affronter. Quand, en 1999, mon bateau chavire et reste à l’envers (en principe, c’est impossible avec ce type de bateaux), je suis la seule à avoir pensé que cela pouvait m’arriver, je suis sur le seul bateau construit en ayant décortiqué avec mon équipe technique tout ce qui pouvait se passer s’il se retournait, avec des réponses pour chaque étape.

Comment nous réconcilier avec la nature au lieu d’en avoir peur ou, pire, la considérer comme une poubelle ?

Nous sommes de plus en plus citadins mais c’est indispensable de se reconnecter avec la nature, de prendre l’air, de marcher dans un parc. Nous sommes des êtres de nature, nous avons besoin de cette connexion-là. Il faut la recréer chaque fois que possible. 

Demain, 80 % d’entre nous vivront en ville, alors il faut réintroduire la nature en ville. Il faut retrouver ce contact et le goût de faire pousser des choses… et l’apprendre aux enfants ! Les gens qui cultivent un lopin de terre comprennent immédiatement pourquoi il n’y a pas de fraises en janvier. Fréquenter un peu la nature, si possible avec des gens qui peuvent vous aider à la comprendre, à vous émerveiller devant les étoiles ou un ver de terre, vaut mieux que beaucoup de discours.

Isa Autissier Entzmann2020À quel moment avez-vous ressenti le besoin d’écologie ?

Très tôt car je suis une scientifique. Pour moi, l’écologie est une science. Le dérèglement climatique n’est ni une croyance ni une opinion mais ce que les scientifiques mesurent. J’ai choisi WWF car nous y parlons de choses que nous mesurons. Par exemple, quand nous disons que 60 % des animaux sauvages ont disparu en quarante ans, cette affirmation se fonde sur une mesure. Il y a trente ans déjà, j’avais perçu que nous étions en surpêche. Et c’était difficile de l’expliquer aux pêcheurs et aux autorités, qui ne voulaient rien savoir. Or on a tué l’économie locale, détruit des emplois, des gens, des territoires qui vivaient de la pêche.

Il n’y a plus de poissons, il n’y a pas plus de pêcheurs parce qu’on a pris le vivant pour une usine. On a mis davantage de bateaux et, très vite, il y a eu moins de poissons.

Vous avez dit : “Le pire est ce que l’on ne voit pas…”

En effet, nous avons tous en tête des images de baleines qui ingurgitent des sacs plastiques, ce que l’on nomme les « macrodéchets plastiques », responsables de la mort de près de 100 000 animaux marins par an. Mais ce qui est plus grave, ce sont ces plastiques qui deviennent des nanoparticules que l’on retrouve partout à la surface du globe et qui intègrent la chaîne alimentaire, le plancton, le poisson, puis nous… Résultat : nous absorbons l’équivalent d’une carte de crédit par semaine (5 grammes). Que ce soit en mangeant du poisson ou en réchauffant un plat dans une barquette en plastique ou en buvant de l’eau, tout simplement.

Pourtant, les gens en ont assez des scénarios catastrophes. Le déni gagne du terrain. Que peut-on dire encore pour réveiller les consciences ?

Si l’on pouvait imaginer une seule seconde ce que sera la planète à plus 2 ou 3 °C, on arrêterait tout tout de suite ! C’est pour cela que nous sommes tous dans le déni, même moi ! On sait, on a les chiffres, mais comprendre ce que cela veut dire réellement, pouvoir l’imaginer vraiment ? C’est insupportable, on ne peut pas se projeter. Nous sommes mentalement incapables de penser à ce qui va arriver. Le déni est une manière de refuser cette probabilité effrayante.

Néanmoins, les choses ne sont ni blanches ni noires et la vie n’est pas binaire, ce n’est pas un programme informatique. Elle change, bouge, évolue sans cesse. En 2050, les courbes des scientifiques prédisent qu’il n’y aura plus de poissons dans la mer. Mais ce ne sera pas exactement cela : nous n’en aurons peut-être plus du tout ou peut-être plus si l’on pêche moins. Il ne faut pas laisser la courbe suivre son cours. Ne pas se cacher cette trajectoire mais se battre pour la faire mentir et faire autrement. Nous ne sommes pas des condamnés. Il faut avoir en tête les solutions, nombreuses, pour faire autrement. Il faut repenser le monde car on n’a pas le choix et ça, c’est génial et très motivant.

Je pense d’ailleurs que la génération des 20-40 ans est extraordinaire : c’est celle qui va changer le monde. C’est celle qui va faire une révolution au moins aussi importante que celle qui nous a fait passer de chasseurs-cueilleurs à agriculteurs-éleveurs. La question est : qu’est-ce qu’on construit ensemble ? Personne ne se sauvera tout seul ; il faut construire de nouvelles solidarités, comme pour l’épidémie de coronavirus. Trouver d’autres façons de vivre sur cette planète. Car si les plus démunis en subiront d’abord les conséquences, au final, tout le monde paiera. La moitié de notre oxygène vient du plancton marin ; le jour où il n’y en aura plus, tout le monde sera touché.

Vous avez conscience d’être un exemple pour les femmes ?

J’ai tout à fait senti que j’étais singulière. Même dans un contexte post-68, j’avais beaucoup de chance
par rapport à une majorité de femmes. Je suis consciente du problème. Jamais je ne dirais : « Les filles, vous n’avez qu’à faire comme moi ! », car je sais le poids du marquage sexiste dans notre société et à quel point c’est difficile d’avoir confiance en soi quand dans les moindres gestes de la vie on vous fait remarquer que vous n’êtes qu’une fille. Je comprends cette mécanique. Alors oui, ce que j’ai pu apporter au débat, c’est un exemple. J’ai montré que je pouvais maîtriser un bateau de course de 18 mètres sans me départir de mes boucles d’oreille si cela me faisait envie…

L’océan, premier acteur du climat ?

Bien sûr ! Il faut bien avoir en tête que l’océan est une singularité extraordinaire dans l’univers. Il n’existe peut-être aucune autre planète avec de l’eau liquide. C’est pour cela qu’il y a de la vie sur Terre. Le comprendre, c’est déjà avoir un autre regard sur l’océan. Pourtant, on ne s’en occupe pas, ou mal, on le pollue, on le néglige. Or, c’est le premier acteur mondial du climat. Protégeons-le !

De ce point de vue, la négociation en cours à l’ONU en ce qui concerne la gouvernance des océans est vitale : au-delà des eaux territoriales qui appartiennent aux pays et d’une bordure d’environ 350 km où les États peuvent accéder aux ressources sans être propriétaires, il y a un vide juridique complet. On peut faire n’importe quoi sans restrictions. Nous espérons faire changer cela pour mieux protéger la vie et mieux répartir les ressources.

 Propos recueillis par cnillus@cfdt.fr

©Cyril Entzmann