[Dossier e-commerce] Amazon, l'ogre du commerce en ligne

Publié le 04/04/2020

En vingt-cinq ans, le libraire en ligne est devenu le plus grand magasin virtuel du monde, employant près de 800 000 salariés dans ses entrepôts disséminés un peu partout sur la planète. L’entreprise fascine ou effraie tant son modèle économique est en train de transformer le commerce traditionnel et soulever d’innombrables questions en matière d’emploi et de conditions de travail.

Bienvenue dans le monde merveilleux d’Amazon ! Avec 798000 salariés dans le monde, dont 10000 en France, l’entreprise de Jeff Bezos devrait recruter encore 37 000 personnes cette année dont 500 dans les 24 sites français. La petite librairie de vente de livres en ligne californienne née au milieu des années 90 ne connaît pas la crise. Elle est devenue la première plateforme d’e-commerce dans le monde.

Divergence.AG1964027Rien qu’en France, Amazon propose 240 millions de références. Pour tout industriel qui souhaite accéder aux consommateurs, l’entreprise est devenue une place de marché quasi incontournable. Grâce à son site internet (l’un des plus connus au monde), sa base de données clients et son réseau mondial d’entrepôts, aucun autre marchand ne semble pouvoir lui faire de l’ombre si ce n’est le chinois Alibaba.

À l’image des autres géants de la nouvelle économie comme Google ou Facebook, Amazon a une telle longueur d’avance que son poids dans l’économie inquiète, d’autant que rien ne semble pouvoir contrecarrer les ambitions de cette entreprise qui se diversifie tous azimuts, utilisant à plein le potentiel des nouvelles technologies.

« Ce mastodonte livre désormais les fruits et légumes frais, les pizzas du restaurant du coin, les médicaments. Il sert de plateforme de vente à des centaines de milliers d’entreprises indépendantes. Il fabrique ses propres produits, des croquettes pour chats aux vêtements. Il édite des livres, produit des films et séries à destination des cent millions d’abonnés à son programme de fidélité Prime. Il est devenu le leader mondial de l’hébergement internet, le numéro 3 de la publicité en ligne, un acteur majeur du fret terrestre, maritime et aérien, prêt à supplanter La Poste et DHL », résume Benoît Berthelot dans son livre enquête Le Monde selon Amazon*.

Ce poids dans l’économie mondiale est d’autant plus inquiétant que l’entreprise n’est pas connue pour son exemplarité sociale (lire l’encadré ci-dessous). « Cette entreprise utilise toutes les ficelles pour échapper à l’impôt et contourner les lois qui ne lui conviennent pas, commente Julien Vincent, le délégué syndical central (DSC) CFDT du groupe. En France, elle se présente comme déficitaire mais, en réalité, les comptes du siège luxembourgeois montrent qu’elle est largement bénéficiaire. »

Sur le plan de la qualité du travail, Amazon ne fait pas non plus figure de modèle. « Au siège, à Clichy (Hauts-de-Seine), c’est le style start-up nation, poursuit Adrien Guellec, secrétaire national de la Fédération des Services. Les salariés y font de la zumba mais travaillent aussi à 200 %, en pensant que cela va les propulser et sera du meilleur effet sur leur CV. En revanche, dans les entrepôts, c’est une autre histoire. »

Pression maximale

18 Epicureans SATSurveillance étroite, cadence soutenue, traçabilité, la recherche perpétuelle d’économies pèse au quotidien. « Les salariés connaissent rapidement des problèmes physiques, des TMS qui douchent leur enthousiasme des débuts », explique Julien Vincent. Et les nouveaux entrepôts très automatisés, comme celui de Brétigny-sur-Orge ouvert à la fin 2019, inquiètent encore davantage les syndicalistes. « Le travail y est encore plus répétitif et seule la partie haute du corps est sollicitée. On ne devrait pas tarder à entendre des plaintes venant de ce nouveau lieu. »

Pour les transporteurs de colis, la pression est aussi maximale. « Amazon emploie une cascade de prestataires, de l’autoentrepreneur jusqu’à La Poste, auxquels il impose ses tarifs pour accomplir cette mission. Le secteur est hyperflexibilisé. Un livreur peut avoir jusqu’à 200 colis à remettre par jour et il ne doit pas en rapporter plus de cinq sous peine de sanctions si cela se répète. La plupart n’ont pas le temps d’aller aux toilettes et ont un bidon pour uriner dans leur véhicule. Il faut satisfaire le client à tout prix et le plus vite possible », a constaté le journaliste Benoît Berthelot pour son enquête.

Amazon France est même allée jusqu’à changer de convention collective – passant en septembre dernier de celle de la vente à distance à celle des transports –, beaucoup moins contraignante sur le travail de nuit et du dimanche. Première organisation syndicale du groupe avec près de 30 % de voix, la CFDT a quand même réussi à amortir le choc en négociant en contrepartie le maintien des avantages salariaux, l’ancienneté, la couverture maladie, etc., pour encore dix ans.

Mais le dialogue social reste extrêmement difficile. La CFDT a déjà initié une centaine de dossiers aux prud’hommes pour non-respect des classifications. « Le groupe s’est montré totalement indifférent à nos appels au dialogue social. On a donc adopté une stratégie offensive. On ne passe sur rien. On les assigne en justice au premier faux pas. Concernant les classifications, en fonction des résultats que nous obtiendrons, nous lancerons une deuxième vague de dossiers », affirme le DSC.  

* Éditions du Cherche Midi, 240 pages.

dblain@cfdt.fr

©Gilles Bassignac-Divergence/ Alain Guilhot-Divergence

 

   

 

La riposte syndicale internationale

À entreprise mondialisée, riposte syndicale internationale ! En décembre 2019, une alliance formée de 23 syndicats de 19 pays s’est réunie à Bruxelles avec des ONG et des experts fiscaux afin d’échanger sur les pratiques de l’entreprise et tenter d’apporter une réponse coordonnée. « Amazon a acquis une influence inégalée et constitue une menace sans précédent. Ses pratiques commerciales érodent les normes de travail, les marchés et notre environnement », martèle Christy Hoffman, secrétaire générale de la Fédération syndicale internationale des services (UNI Global Union).

Cette alliance s’est prononcée pour une révision urgente des règles de la concurrence qui prenne en compte la spécificité des plateformes en ligne et une meilleure protection des données collectées sur les consommateurs. De nombreuses voix se sont élevées pour réclamer une « taxe numérique » afin de contrer les pratiques d’optimisation fiscale qui pénalisent les États et créent une concurrence déloyale avec les entreprises traditionnelles. « Nous ne sommes pas simplement des travailleurs de la haute technologie, nous sommes aussi des citoyens », ont réaffirmé les syndicalistes lors de cette rencontre.